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C’est pas l’Homme qui prend la Mer

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"Récit d’un pêcheur marseillais sur son Pointu" sur Made in Marseille
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5h30 du matin : La nuit est fraîche et calme dans le « Vallon ».

Les derniers noceurs du samedi soir vont se coucher dans d’ultimes coups de klaxons assourdissants, rapidement remplacés par le léger clapotis des vaguelettes sur la coque des « pointus ».
Le « Vallon », c’est le petit port de pêche et de plaisance du Vallon des Auffes, sous la Corniche, connu de tous à Marseille. Et les « Auffes », un nom qui vient de « l’alfa », une herbe d’Afrique du nord et d’Espagne, qui servait autrefois à la  fabrication des cordages et des espadrilles, à l’époque où, au XIX° siècle, le petit port était habité par des familles d’espagnols et d’italiens.
 
Philippe est fatigué. Faut dire que se lever tous les matins à 2 heures, dormir trois heures par nuit, sept jours sur sept, depuis plus de cinq mois et sans prendre de congé, quand on approche de la cinquantaine, ça laisse des traces…
Faut dire que c’est ça, la vie d’un patron-pêcheur à Marseille.
Il est à peine cinq heures et demie du matin mais la journée, pour Philippe, a déjà commencé depuis longtemps : voilà quatre bonnes heures qu’il « démaille » ses filets. Ses « toiles », comme on dit dans le jargon haut en couleurs des pêcheurs d’ici.
 
Quatre heures qu’à raison de vingt pièces de cent mètres de longueur chacune, Philippe vient, mine de rien, de venir à bout du démaillage de plus de deux kilomètres de filet. « Presque la distance entre le port et chez moi ! », lâche-t-il avec une grimace, harassé. Et ainsi d’arracher, maille après maille, « putaing » après « putaing », plus de 150 kilos de « pescailles », ou « susques », ces petits poissons invendables sur « le Quai », le Vieux Port, et immangeables, paraît-il. Mais qui représentent quand même 70 % de sa pêche de la veille, qu’il devra jeter dans le port. Ne lui restera que 30 % pour vendre aux restaurants ou aux particuliers.

« Y a que les chinois, les blacks et les culs blancs (les parisiens…) qui mangent ça.

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Et moi, je me tanque leur aiguille dans les doigts.

Des fois, j’ai les mains tout gonfles et je peux même plus les bouger… »
Mais il en faut plus pour enlever à Philippe sa bonne humeur. Arque bouté dans la minuscule cabine en bois qu’un « pote musicos » lui a fabriqué, il fredonne, tout en travaillant, entre deux cris encore enroués de gabians matinaux, les vieilles chansons françaises qui passent en sourdine sur Nostalgie, grâce à sa petite radio portable couverte de sel et d’embruns posée sur le toit de son petit bateau.
 
Se lever aux aurores : Pas seulement l’obligation de tout pêcheur. Avant tout une question de survie. « Le premier qui se lève, il s’habille. Et le premier qui s’habille, il cale où il veut », dit-il en jetant dans le port le dernier susque d’une main et en larguant les amarres de l’autre. Et d’ajouter, soulagé et heureux de pouvoir enfin lever l’ancre :

« Chaque fois que je quitte le port, je me retourne et je prie la Bonne Mère. »
 
Nous voilà enfin partis sous les premiers rayons d’un soleil salutaire et revigorant, pour « faire le rouget » et aller « caler ». « Caler », c’est choisir son coin de pêche, poser ses « toiles », ses filets.
« Et là, ça rigole plus, poursuit-il en élevant la voix pour essayer de couvrir le bruit de son moteur. A terre, entre pêcheurs, on se respecte, on pique pas le boulot aux collègues. Mais une fois en mer, y a plus de copains, c’est chacun pour soi…et la Bonne Mère pour tous. Des fois, c’est carrément la guerre. Tout ce que tu pêches, il faut le planquer. Y en a, si tu lâches ton filet trop près du leur, ils hésitent pas à le couper au couteau et à lui faire un noeud, pour que ta pêche, elle soit foutue. Souvent, ça gueule, on s’engatse. Alors, pour pas qu’on se tape trop dessus, on tchatche entre nous avec la C.B. qui y a à bord, et on se donne les amers et les fonds pour pas que les autres, ils te calent dessus. Pourtant, c’est pas les « esplaïes » (les coins de pêche) qui manquent… »
 
Les amers, les deux points d’alignement du filet, Philippe les a déjà en mains. Debout à l’avant du bateau, dans la mer qui chahute après le passage d’un Car Ferry de la SNCM tirant vers la Corse, les genoux pliés et les yeux plissés, il scrute, concentré et un peu inquiet, les alentours de l’île du Frioul, des îles Pomègues et Ratauneau, derrière le Château d’IF.

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Coiffé de son bonnet en laine, rouge et décoloré, qui lui vaut le surnom de « Cousteau »
(parce que c’est le « Commandant lui-même 
» qui lui a offert)

Le voilà qui lâche soudain le premier galet, la première « gallinette » (comme le poisson du même nom) : Un simple bidon en plastique blanc, accroché à un long bambou et surmonté d’un petit drapeau rouge usé, qui marque, côté terre, le début du filet. L’autre galet, surmonté, lui, d’un drapeau noir, en marquera l’autre bout, vers le large, permettant ainsi aux autres bateaux de ne pas risquer de le couper. D’un bout à l’autre de chaque « gallinette », le pointu de Philippe fait bientôt un tour complet, qui ferme le cercle (la « baou »), et emprisonne les poissons pris au piège.

Le filet une fois « calé », en place, Philippe me le montre fièrement sur le petit écran de contrôle de son sondeur, qui mesure non seulement la profondeur du fonds marin (ici, 34 mètres), mais qui identifie aussi les bancs de poissons par des tâches rouges plus ou moins étendues. Juste le temps d’insulter copieusement un couple de « plaisanciers du dimanche » avant qu’ils ne passent in extremis sur son filet, le voilà qui pointe à nouveau un doigt mouillé sur le sondeur, pour me montrer une nouvelle grosse tâche rouge qui vient d’apparaître : Un énorme banc de bonites, qui tournent déjà dans sa « toile ».
« Là-dedans, c’est l’affolement général ! », crie Philippe dans un éclat de rire qui surmonte (presque) le vacarme assourdissant du moteur. Son rire est communicatif et son bonheur fait plaisir à voir : Philippe a beau travailler jusqu’à 20 heures par jour, parfois même ne pas dormir du tout, il est heureux, tout simplement…
 
11h50.

Une fois revenus au port du Vallon des Auffes, la journée est loin d’être terminée et la course continue : Ses caisses de poissons conservés par la glace dans les bras, je continue de l’accompagner dans sa marche à pas rapides vers le restaurant « Chez Jeannot », un de ses clients « haut de gamme », qui, aujourd’hui, affiche complet ce dimanche midi (500 couverts !), entre les deux autres restaurants encore plus hors de prix du « Vallon » : « Fonfon » et « l’Epuisette ».

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Sa pêche pesée, négociée et vendue à la « Patronne » (poulpes, rougets, baudroies, pageots, rascasses…)

Nous nous affalons enfin autour d’une table, sur la terrasse d’un dimanche ensoleillé et déjà bondée de touristes, pour boire un « Casa » et une pression largement mérités. Un œil sur son verre et un sur le ballet incessant des jolies serveuses, Philippe m’explique que le métier de pêcheur est un métier dur, très dur et ingrat, qui se transmet dans la famille, de grand-père en fils et de fils en petit fils. « Mais les jeunes, maintenant, ils ont plus la passion comme avant ».
Mais dans la famille de Philippe, aucun grand-père, père ou oncle pêcheur avant lui pour lui apprendre le métier, et sûrement aucun après lui : Son seul fils de 13 ans sait déjà qu’il veut être Prof de chimie plus tard.
 
Né en Sicile d’un père tourneur ajusteur récemment décédé et ancien para dans l’armée à Tarbes pendant vingt ans, il a tout recommencé à zéro un beau jour, à 40 ans, succombant à l’appel du large, un peu comme Renaud dans sa chanson, qu’il aime et écoute en boucle. Aujourd’hui, huit ans après, il est son propre patron, un des quatre « patrons pêcheurs » du Vallon des Auffes, c'est-à-dire des pêcheurs qui pêchent et vendent eux-mêmes le fruit de leur propre pêche.
 
Aujourd’hui, comme les trois autres « patrons pêcheurs » du « Vallon » (« Pistolet », parce qu’il « cale » plus vite que son ombre, « Barbe au Vent », parce que son « pointu » n’a pas de cabine et « Jean-Jean »…), il s’enorgueillit de ne rendre de compte à personne. D’être devenu tout seul, à force de travail, un vrai loup de mer, solitaire et passionné. Et fier. Fier d’arriver aujourd’hui, jour après jour, à force de persévérance, à fidéliser son autre type de clientèle,  des particuliers qui lui passent commandes de merlans, de sars et autres Saint-Pierre.

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Fier comme un vrai marseillais et avant tout soucieux de respecter ses clients en tirant ses  prix

« Pour ne pas leur donner le coup de bambou, comme dans les Restos du Vieux Port ou les soit disant Restos chicos de la Corniche et des Calanques ».
 
Les jours où il ne travaille pas en mer, c'est-à-dire les jours d’intempéries (à peu près 3 mois par an), Philippe travaille encore sur son bateau ou chez lui : Réparer ses filets, nettoyer et repeindre son bateau. Ces rares moments de loisirs, il les consacre à bichonner sa vieille moto, une Harley Davisson de 1981 dont il n’est pas peu fier, avec moteur en fonte de 1.600 cm3, à jouer 180 euros, pas plus, au Casino de Cassis (« après, ça part en vrille »), pour décompresser avec les copains, ou à pêcher encore, mais à la mouche, dans la rivière de la Sorgues, dans le Vaucluse.
 
Tout en demandant l’addition (« Le Formulaire ») à son copain directeur du restaurant « Chez Jeannot », Philippe m’explique encore que les gros bateaux et autres chalutiers de Marseille et sa région, avec leurs filets dérivants, interdits par les normes européennes (mais pas en France, qui paie très cher, paraît-il, une dérogation pour les pêcher malgré l’interdiction) viennent à peine de commencer la saison du thon, pendant trois mois.

« Faut dire qu’avec un salaire net pouvant aller jusqu’à 3 ou 4.000 euros par semaine pour un simple marin pêcheur, ça a de quoi en motiver plus d’un.

Et les autres, quand y a pas beau temps, ils vont tirer la langouste. Là aussi, ils se gavent ».
 
Je quitte Philippe à regrets (mais heureux quand même de ne pas avoir « vomi tout mon quatre heures »…), les yeux remplis de grand bleu, les cheveux collés par les embruns, et les oreilles bouchées par le bruit du moteur et les cris des mouettes rieuses.
 
Demain matin sera un autre jour…et pourtant. « Les jours, c’est comme les gens : Tous pareils, et tous différents ».
Demain matin, à trois heures, pendant que d’autres seront déjà couchés depuis longtemps, Philippe sera déjà sur le pont, au « Vallon ».

Le dos courbé dans la cabine de son pointu, Radio Nostalgie dans les oreilles, il s’en ira mettre Cap au large de Marseille pour aller pêcher, libre, fort et intransigeant comme le Mistral, des daurades et des sars.
« La mer, c’est toute ma vie. Tu m’enlèves la mer, je meurs. ». C’est la vie que Philippe a choisie. Ou peut-être est-ce l’inverse. C’est pas l’homme qui prend la mer…

Photos et Textes : © 2015 François-Xavier PRÉVOT, Photographe Marseille - Reproduction interdite -

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