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La Ville aux 12.000 Manuscrits

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Photo de Chinguetti, Mauritanie
 

 






 














 





 

Terre des Maures et Royaume du nomadisme où poteries d’Afrique du nord et or du Soudan passaient de mains en mains,
Terre d’échanges sillonnée pendant des siècles par les grandes caravanes venues troquer le sel du désert contre le mil de la savane,
La Mauritanie, ouverte seulement au tourisme depuis 1997, est un pays fascinant et encore méconnu aux innombrables richesses à découvrir.

Amateurs inconditionnels de randonnées chamelières ou simplement passionnés de vestiges laissés par la mémoire des hommes, avant de vous enfoncer plus loin dans le Sahara, venez faire escale à Chinguetti.
Au milieu des innombrables empreintes laissées là par Théodore Monod, qui consacra soixante ans de sa vie au désert, bienvenue au «Pays de Shinguet », étape incontournable de l’Adrar, en plein cœur du désert mauritanien.
Bienvenue dans l’ancienne ville Sainte aux douze mosquées et aux douze mille manuscrits vieux de plusieurs siècles…

Envahie, siècles après siècles, par les assauts répétés et implacables de la grande mer de sable de l’Erg Ouarane, gigantesque succession ininterrompue de dunes de plus de 800 kilomètres de long, Chinguetti est aujourd’hui plus que jamais menacée de disparition sous les sables du temps.

Ancien centre religieux et économique de la Mauritanie, autant que plaque tournante des rencontres entre commerçants d’Afrique de l’ouest, d’Andalousie, du Maghreb et de l’Orient musulman, Chinguetti fut fondée vers le 13ème siècle et vénérée à l’époque par les mauritaniens comme le septième lieu Saint de l’Islam, après la Mecque, Médine, Jérusalem et Le Caire.
Les habitants du « Pays de Shinguet » s’y rassemblaient alors en de longues caravanes, et entreprenaient à pied et à dos de chameaux, à travers le désert, la longue et périlleuse traversée, de plus de six mois, qui les conduisaient au Saint des Saints, la Mecque.

Il ne reste pourtant pas grand-chose de l’ancienne Ville Sainte de quelques dizaines de milliers de km² qui connut son apogée au 18ème  siècle, puis tomba, en janvier 1909, « comme un fruit mûr », aux mains de l’armée  française, qui 10 ans plus tard, en 1919, construisit le Fort Claudel (du nom d’un Commandant français), Fort qui fut restauré en 1984 pour les besoins du film « Fort Saganne » d’Alain Cornaud. Aujourd’hui, ne subsistent de la vieille ville de Chinguetti que quelques dizaines de maisons, la plupart en ruines.

Photo de Chinguetti, Mauritanie

 






 














 




 

 

Le sable, les rats…et l’Unesco

Empilées les unes sur les autres au fil du temps par des couches de sable successives, toutes les autres maisons d’un temps révolu gisent encore, ensevelies sous des dizaines de mètres de sable.
Enfouies aussi, les douze Mosquées de la ville d’origine, qui, à environ 4 km de là, portait alors le nom d’Abweir. Sur ces douze mosquées, une seule et unique, au minaret surmonté d’œufs d’autruche, signe bénéfique au Sahara, se dresse désormais, fière et courageuse,  au centre de la vieille ville.

Chefs d’œuvres en périls, chroniques d’une mort annoncée et préoccupation de la Communauté Européenne en 2003, dont les fonds débloqués à l’époque permirent aux habitants, armés de simples pelles, pioches et aidés de mulets, d’arracher péniblement au désert la hauteur de trois mètres de sable, retardant d’autant une fin inéluctable et néanmoins programmée depuis longtemps.

Préoccupation européenne vitale à l’époque pour la survie de la ville (mais malheureusement non renouvelée), que ne semble pourtant pas partager l’Unesco, dont la raison d’être et la vocation sont ailleurs : Protéger, coûte que coûte, le véritable « Patrimoine » de Chinguetti, plus de 12.000 manuscrits, dont les plus vieux datent du 12ème siècle, eux aussi menacés de disparition définitive, faute de restauration appropriée.
 
Après avoir inscrit Chinguetti au « Patrimoine Mondial de l’Humanité », l’organisation internationale se réjouirait même, à en croire certains habitants, d’un ensablement de la vieille ville plus grand encore. Contraignant ainsi la population à déserter définitivement les rares maisons encore debout, et surtout à lui céder peu à peu tous ses manuscrits, les seules véritables richesses qui lui restent, et que les touristes du monde entier viennent voir de très loin.

Photo de Chinguetti, Mauritanie

 























 

 

 

« C’est Dieu qui protège nos manuscrits, pas l’Unesco ! »

Saïf, « l’Erudit de Chinguetti », religieusement penché sur ses manuscrits multi centenaires, est responsable d’une des douze bibliothèques que compte la ville. Il fait partie des irréductibles qui se battront jusqu’au bout pour ne pas retrouver un jour ses manuscrits enfermés « ad vitam aeternam » dans les vitrines des musées de Londres, New York ou Paris, sous prétexte de « Patrimoine Mondial ».  « C’est Dieu qui protège nos manuscrits, pas l’Unesco ! », clame-t-il.

Ancien professeur à Nouadhibou, la « capitale » économique de la Mauritanie, Saïf est né, comme tant d’autres, dans les ruelles de la ville Sainte.
C’est un réel plaisir que de l’écouter parler, des heures durant, des origines de la Mauritanie, de l’entendre traduire, « en arabe dans le texte », le contenu de tel traité de philosophie, ou de commenter, en riant, les coutumes des mauritaniens du Moyen-âge.
 
Propriétaire de la bibliothèque Habott, une autre bibliothèque célèbre de Chinguetti, dont l’origine remonterait à 1262 et qui se transmet dans sa famille de père en fils, Mohamed, de son côté, a beau se lamenter sur l’état de détérioration avancée de la plupart des manuscrits dont il a la charge, il ne s’en sent pas moins le dépositaire de trésors sans prix, et le garant d’une sagesse et d’une connaissance multi centenaires tout droit sortis du fond des âges.

Des mathématiques à l’astronomie, de la littérature aux traités de médecine, de la grammaire musulmane à la religion, en passant par les règles du Droit Coutumier et la poésie, ce sont plus de 1.400 manuscrits, répartis en douze disciplines, qu’il se fait fort de protéger jour après jour, année après année, contre les morsures inéluctables du temps qui passe.
Il possède même deux très anciens Coran, dont l’un écrit par le calligraphe persan Mohamed Abu El Qasim, dont il préfère ne me montrer, une fois le droit d’entrée de sa bibliothèque acquitté (1.000 ouguiyas, 3€30) que les scans protégés par des feuilles plastiques, de peur que mon appareil photo, pourtant sans flash, n’abîme davantage les originaux.

Photo de Chinguetti, Mauritanie






 



















 


 

La « Fondation Sidi Mohamed Ould Habott »

Il faut dire que, comme des milliers d’autres écrits conservés, tant bien que mal, dans toutes les autres bibliothèques de la ville, la plupart des Manuscrits de Chinguetti sont aujourd’hui mangés par les rats, ou rongés par les vents de sables implacables du Sahara qui entoure la ville. Histoire de dissuader définitivement toute velléité de rachat ou de « déplacement » de son « patrimoine », jalousement gardé de génération en génération, Mohamed a même crée, avec sa famille, sa propre Fondation, la « Fondation Sidi Mohamed Ould Habott ». La vocation principale de la Fondation, m’explique Mohamed, est la sauvegarde et le développement de l’héritage familial, ainsi que la « répartition équitable des revenus générés par la bibliothèque entre les nécessiteux ».

Pour comprendre mieux ce qui fait, aujourd’hui encore, la fierté de Mohamed et de sa famille, il faut se replonger un peu dans l’histoire de Chinguetti, qui joua, pendant des siècles, un rôle essentiel dans la diffusion de la pensée musulmane, du savoir scientifique et du rayonnement de la foi islamique.

Et relire, par exemple, le témoignage d’une célèbre française fille d’armateurs nantais, Odette du Puigaudeau (1) (1894-1991), « la bretonne du désert », qui traversa la Mauritanie à pied et écrivait, en 1937, en compagnie de sa fidèle amie Marion Sémones : « Tous les savants possédaient leur bibliothèque. Celle des Habott, la plus importante de Mauritanie, était la gloire de Chinguetti. Treize cents ouvrages gainés de cuir colorié, frappé d’or, rapportés d’Afrique du Nord, d’Egypte, de Syrie, de Tombouctou, par des pèlerins et des messagers… ».

« Et en plus, aujourd’hui, on n’est que lundi… »
 
Les rats et le sable ne sont pourtant pas les seuls problèmes des anciens habitants du « Pays de Shinguet » et des mauritaniens en général : Il y a aussi la sécheresse grandissante, le manque d’eau, l’exode rural (depuis l’indépendance de 1960, environ 50 % de la population s’est concentrée autour des villes), l’industrialisation dans le Nord, la sédentarisation de plus en plus grande des nomades. Et, plus récemment, le déferlement de produits « Made in China », ainsi que l’arrivée en masse d’ouvriers chinois, venus construire le Palais Présidentiel et le Palais des Congrès de Nouakchott, ou exploiter les minerais d’or, de diamant et de pétrole du pays. Sans compter les incidents de fin décembre 2007 contre des touristes français, qui ont provoqué une chute brutale du tourisme.

Malgré tout, la vie sociale se poursuit à Chinguetti : Les Pèlerins d’hier ont cédé la place aux familles mauritaniennes modernes d’aujourd’hui, et on se réunit encore dans l’ancienne Ville Sainte. Plus pour former des caravanes et se rendre à la Mecque à dos de chameau, mais dans les palmeraies, à l’occasion de la « guetna », la récolte annuelle des dattes. En juillet et en août, à la saison des pluies, les habitants d’Atar, à 100 km de là, ou de Nouakchott, la capitale, profitent de la récolte pour s’y rencontrer, et organiser fêtes, mariages et danses.
 
Avant ou après la « guetna », allongés sous les « tikits », les cases rondes en paille d’antan, construits ou restaurés pour l’occasion, on parle affaires, naissances, on s’informe des dernières « actualités » du désert par bouche à oreille interposé. Mohamidou ne se lasse jamais de comparer la vie des mauritaniens de la ville et ceux des campements nomades. Farida se souvient, un peu gênée et choquée, de cette vieille coutume, typiquement  mauritanienne et toujours pratiquée dans la « brousse », selon laquelle une fillette d’une douzaine d’années, en âge d’être mariée, devait être « gavée » de douze litres de lait par jour (ou d’hormones vétérinaires en ville) pour être plus grosse …et donc plus jolie. Kader, de son côté, se moque des nouvelles mesures prises par une entreprise française venue depuis peu ramasser les tonnes de déchets qui noient de plus en plus les rues de la capitale, pour les transporter « juste un peu plus loin ».

Photo du Désert Mauritanie

 
























 


 

Le court silence qui suit est vite brisé par Ahmed, jeune et très ambitieux entrepreneur mauritanien marié à une française, qui désire, plus que tout, embrasser une carrière politique et s’engager fermement pour l’avenir de son pays.

Affalé sous sa tikit et muet jusqu’à présent, le voilà qui s’appuie soudain sur ses avant bras avant de crier à la cantonade, le plus sérieusement du monde : « Moi, Ahmed Ould Amar, je vais être Président de la Mauritanie ! ». Bonne chance, mon ami Ahmed. C’est sûr, moi, je voterais pour toi !
 
Sous les éclats de rires et les tonnerres d’applaudissements qui suivent, je m’en vais, pour ma part, faire une dernière et courte halte pour rendre visite à Moktar, Paté (« le Roi du thé ») et Bachir, mes nouveaux amis sénégalais, qui ne sont là que pour la « saison », d’octobre à avril, et qui se morfondent aux portes de la vieille ville, dans l’ombre salutaire de leur magasin d’artisanat mauritanien « moins cher que gratuit ». Rongé par l’ennui en attendant l’unique charter de touristes du dimanche suivant en provenance de l’aéroport d’Atar, Moktar, responsable du magasin, qui a la charge de trois femmes et sept enfants, se lamente en Hassania, le dialecte local, composé de 90 % d’arabe et de 10 % de berbère : « Non seulement y a aucun touriste, mais en plus, aujourd’hui, on n’est que lundi. La semaine va être longue… »

Puis, un autre rapide « au revoir » aux femmes de Chinguetti, réunies sous l’appellation improbable - et souvent incontrôlée - de « Coopérative des Femmes de Chinguetti ». Aïcha, Fatima, Rachida et toutes les autres ont, depuis peu, stratégiquement déplacé leurs tentes mauritaniennes, leur « khaïma », contenant leur artisanat local et leurs tissus, tout autour de la dernière et unique mosquée de la ville, pour mieux « canaliser » les touristes de passage.
 
Mon escale à Chinguetti touche à sa fin.

Amoureux invétéré de la marche dans le silence des grands espaces sahariens, je dois poursuivre ma route. Inutile de prendre un 4x4 pour me rendre au point de départ de mon itinéraire : Chinguetti est au cœur du désert. Sidi, mon guide mauritanien, Hadj, « le cuisinier fou de Tagant», Hademine, mon chamelier et mes trois chameaux m’attendent aux portes de la ville, moi, le « chebani », « le vieux ».

L’harmattan (ou « irifi »), ce vent sec et chaud du désert, se lève : C’est le signe du départ. Après avoir fait le plein d’eau dans un « oglat », un puits non cimenté au ras du sol, nous partons pour un trek de 15 jours. De Chinguetti à l’oasis de Tergit, direction l’Erg Ouarane, les montagnes de Zarga et les splendides oasis mauritaniens. « Yala, yala. Fissa, fissa » : Plus de 200 kilomètres de marche nous attendent.
 
Mon cœur gardera longtemps le souvenir de la seule Mosquée de Chinguetti qui n’a pas été ensevelie sous les Sables du Temps. Pas encore.
Décidemment, à Chinguetti, le désert avance…

Photos et Textes : © 2015 François-Xavier PRÉVOT, Reproduction interdite -
(1) « Pieds nus à travers la Mauritanie », d’Odette du Puigaudeau, couronné par l'Académie française, Plon, 1936. Phébus, 1992 (réédition) : La découverte de la Mauritanie à dos de chameau en 1936. L’ouvrage de référence. Ainsi que « Le Sel du désert », Phébus - D'ailleurs 2001.

 
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